Les albinos s'insurgent
contre leur marginalisation
Par Lyne Mikangou
Face aux
brimades et à la marginalisation dont sont victimes les albinos au Congo, s'est créée
la Fédération pour la Défense des Albinos du Congo. Témoignages.
Joséphine Ibouna, 48 ans,
considérée comme la première albinos intellectuelle et qui a contribué à la création
de la Fédération pour la Défense des Albinos du Congo, témoigne : "Nous albinos,
pourtant Congolais au même titre que les autres, sommes marginalisés par la société
entière qui nous rend responsables de tous les maux. Nous sommes accusés de sorcellerie,
de pratiques magiques". Une légende mystico-religieuse indique les albinos ne
meurent jamais, mais disparaissent plutôt, qu'ils ne voient pas la nuit, ont les yeux
rouges, une intelligence médiocre et un développement anormal.
L'histoire de J. Ibouna épouse depuis son enfance tous ces contours faits de
malédictions et de superstitions. Elle est mère de 5 enfants, parfaitement noirs et donc
"normaux", selon les critères d'appréciation des Congolais. Elle est
licenciée en santé publique et est responsable des questions liées à l'Information,
l'Education et la Communication et est ainsi en contact régulier avec de nombreux
interlocuteurs. Elle explique que lorsqu'elle animait des émissions radiophoniques en
français et en langues locales, l'amplitude et le timbre de sa voix avaient charmé un
inconditionnel à Libreville au Gabon". Ce correspondant a insisté pour obtenir une
photo dédicacée. Et ce qui devait ressembler à une relation suivie a laissé place à
de l'amertume car recevant la photo, le correspondant a définitivement rompu les amarres.
En dépit du regard des autres, de sa différence, des humiliations, des moqueries, de
l'étonnement, du désintéressement, J. Ibouna a pu se faire une place dans la société
congolaise. Elle délivre un message fort et fait preuve d'une véritable introspection
lorsqu'elle expose les difficultés rencontrées avec sa fille de 6 ans. "En me
promenant un jour avec ma fille cadette, celle-ci a refusé que le lui prenne la main,
certainement gênée devant ses petits camarades par mes cheveux et la couleur de ma
peau".
Religieuse de confession catholique, J. Ibouna, fervente croyante a puisé dans la
religion et dans la foi en Dieu, le ressort nécessaire pour aller de l'avant dans son
parcours scolaire et professionnel, ainsi que le réconfort dans ses moments de détresse,
de doute et de chagrin dus à son handicap biologique.
"Pour que cessent les affronts subis au quotidien, il n'y a pas d'autres remèdes que
de retrousser les manches. Tant qu'on ne fait rien, tout le reste ne sera que coup
d'épée dans l'eau", suggère-t-elle, toute confiante. Si J. Ibouna a pu dominer les
affront de la vie, pour beaucoup d'albinos la situation est difficile. La plupart sont
victimes de discrimination dans le système scolaire et la vie active. Au plan scolaire,
par exemple, mal adaptés à leur environnement, les albinos souffrent des tares physiques
et sont très peu scolarisés. Leur effectif est donc moins considérable du fait du
complexe d'infériorité qui les hante. En revanche, ceux qui résistent n'arrivent
souvent pas au terme de leurs études. Il suffit de considérer la représentativité de
cette catégorie sur le marché du travail. "Les fréquentes tortures psychologiques
et morales ne permettent pas aux albinos d'avoir accès à l'école. Ceux qui y vont ne
terminent pas leurs études à cause de ces tortures. Alors, ils se renferment sur
eux-mêmes", déclare Symphorien Yara, président de la fédération pour la défense
des albinos du Congo, faisant remarquer que le nombre très insignifiant des albinos sur
le marché du travail s'explique par l'arrêt des études. Des propos que ne partagent
Victorine Oniongo, étudiante en histoire à l'université Marien Ngouabi. Apparemment
épanouie, cette étudiante née de parents normaux, a un albinisme partiel, localisé à
l'il et aux cheveux à mèches blanches. Elle ne veut pas se contenter de raler dans
un coin, où très souvent, face aux curiosités humaines, les albinos opposent un silence
mouillé de larmes. "Nous traînons derrière nous une longue tradition de
maltraitance", raconte-t-elle. "S'acharner à vouloir changer les autres est
peine perdue. Se plaindre, geindre, gémir, accuser les autres de nos malheurs est pure
perte de temps. Et croire que les choses s'arrangent d'elles-mêmes est veine illusion.
Aussi, V. Oniongo propose-t-elle comme remède d'adopter un comportement conséquent qui
éviterait bien des désagréments. Sur une centaine d'albinos établis à Brazzaville,
deux seulement travaillent. Il s'agit de J. Ibouna et d'un homme enseignant dans un
lycée. Ce dernier étant, hélas, décédé. Même la mort de cet enseignant a fait
ressurgir le mythe de l'immortalité des albinos. C'est pourquoi à Ouenze, quartier nord
de Brazzaville où étaient organisées les obsèques, des centaines de personnes
s'empressaient de voir, même de toucher la dépouille, car pour nombre d'entre elles, les
albinos ne meurent jamais, mais disparaissent sans laisser de traces. "C'est la
première fois que je vois la dépouille d'un albinos car on m'a toujours appris que les
albinos ne meurent pas", s'étonne Jean-Pierre Obambi, ingénieur des travaux
publics. "Cela témoigne des préjugés dont nous sommes victimes", tente
d'expliquer M. Yara. "Et cela se passe ainsi dans tous les domaines",
souligne-t-il. Claire Sita, restauratrice, témoigne : "il y a des hommes vicieux qui
continuent de penser que la femme n'est qu'une objet dont on peut se servir comme on veut,
juste pour voir si la femme albinos a les mêmes vibrations que les autres qu'ils
considèrent normales. Mais on ne les laisse pas faire". Il est fréquent de voir les
parents s'opposer au mariage de leur fille avec un albinos, fait qu'ils jugent
inimaginable. "Moi, j'ai du mal à faire comprendre aux parents de ma fiancée que je
sui un homme comme tous les autres, mais ils s'opposent à notre union, parce qu'il est
inimaginable que leur fille épouse un albinos", se lamente Yara qui estime que seule
l'instruction permettra aux albinos de s'imposer dans la société.
Leur "couleur", particulière fait d'eux des êtres vulnérables. De même, on
surprend un homme en train de tirer un cheveu de sa tête après avoir salué un albinos,
parce que craignant d'être contaminé par la couleur de ce dernier. Jean-Pierre Obambi
explique : "nos ancêtres nous ont toujours appris à tirer un cheveu après être
entré en contact avec un albinos. Même si on le voit de loin, il faut toujours le faire.
Cette couleur est contagieuse et peut généralement se transmettre par la simple vue et
quand on ne le fait pas, on peut être frappé d'un mauvais sort". Ces injustices ont
conduit à créer la fédération pour la défense des albinos du Congo. Et ce dans le but
de promouvoir leurs intérêts, de lutter pour leur insertion, leur acceptation et leur
intégration. "Nous voulons promouvoir nos droits et convaincre nos semblables que
les albinos sont des personnes à part entière et qu'il n'y a pas de raison de profiter
de notre couleur pour nous brimer", a déclaré M. Yara qui a lancé un appel à la
communauté internationale et aux organisations surs dans le monde, afin d'aider les
albinos du Congo à se faire accepter dans la société. Au plan officiel, les pouvoirs
publics traînent les pieds à aider cette association à réaliser ses objectifs. Pour
donner de l'espoir aux nombreux albinos du monde, M. Yara, qui est également auteur, a
écrit quelques poèmes sur la situation des albinos. Parmi ces poèmes, figure "ne
vous en faites pas", qui dit entre autre "qu'être albinos n'est pas vu",
et que "personne au monde ne choisit sa couleur, son sexe ni sa race". Il
termine par une phrase d'espoir "ne vous en faites pas", comme pour dire
"l'union des albinos du monde" aura raison des préjugés et l'albinos
retrouvera sa place dans la société.